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Résoudre les confusions

par Amanda Huang

Traduction française de Noëlle Kasai et Du Yu©2006 Yen-nien Daoguan

 

Depuis le jour où j’ai commencé l’étude du Taijiquan et jusqu’à aujourd’hui, je me suis toujours considérée comme une débutante. Il y a tellement de domaines différents dans l’univers du Taijiquan, comprenant les mouvements et les postures différentes, la pratique de la « poussée des mains », les armes ou le Neigong (exercices pour le bénéfice des organes internes) que dans aucun de ces domaines je puisse me vanter d’y avoir une compréhension suffisante. Constamment partagée entre des sentiments de doute et d’incertitude, toujours à la recherche du moyen pour « trouver les réponses à mes interrogations », j’ai fréquemment saisi l’opportunité de recevoir les conseils de professeur Fei (Julia Fairchild) lors de nos cessions de travail et d’étude sur les éditions à venir des matériaux écrits de notre Maître et des anciens de notre lignée. Elle m’a toujours surprise en me donnant des réponses extrêmement bénéfiques pour moi. Je me sens également profondément redevable des conseils que Maître Wang m’apporta autant que sa grande sagesse qui me toucha au plus profond de mon cœur.

Je ne peux pas dire que j’ai été la meilleure étudiante du Yangjia Michuan Taijiquan. La plupart de mes questions résultent d’observations ouïes de-ci de-là, et quand j’en ai enfin trouvé les réponses, j’ai toujours pensé que je devrais partager le plaisir de l’instruction avec les autres au lieu de le garder pour moi. Je publierai donc ce que j’ai appris dans les « Nouvelles de l’Association ».  Bien sûr, quand je me mets à noircir le papier, il est difficile d’éviter que certains passages résonnent imbues d’imperfections ou de confusions, résultant d’une compréhension trop partielle ou d’une insuffisance de mes connaissances. J’espère que les lecteurs me pardonneront et qu’ils corrigeront mes erreurs et me dirigeront dans la bonne direction.

 

Voici l’un des points troublants : des équipes de Yangjia Michuan Taijiquan font de la compétition lors de la Coupe Chiang Kaishek et de la Coupe de la Chine.

Les arbitres de ces manifestations sont tous recrutés par le ROC Tai Chi Chuan Association qui en est le sponsor. Le problème étant que grand nombre de ces arbitres n’ont probablement jamais pratiqué ou étudié dans les écoles de Yangjia Michuan Taijiquan qui enseignent des mouvements et des exercices spécicifiques. D’où une impartialité et un jugement souvent remis en question. Dans de telles conditions: est-il vraiment approprié et juste de conserver et d’entraîner des arbitres mis en place par le ROC Tai Chi Chuan Association qui est en charge des compétitions?

 

 

Avant de répondre à cette question, le professeur Fei m’a raconté une histoire “Shakespearienne” :

Un jeune homme (A) qui allait se marier emprunta de l’argent à un de ses meilleurs amis (B) qui travaillait dans le transport maritime pour suppléer au financement de son mariage. Toutefois, cet argent ne serait disponible que lors du retour de mission de l’un de ses 3 bateaux.  Afin que (A)  puisse bénéficier de l’argent dont il avait besoin le plus tôt possible, (B) demanda à une de ses connaissances (C) de lui prêter cette somme afin qu’il puisse la remettre à (A). (C) consentit à avancer l’argent à (B),  mais lui demanda de signer un contrat spécifiant que s’il se trouvait dans l’impossibilité de lui retourner cette somme dans les temps, (C) pourrait lui couper un morceau de sa chair. (B), très confiant sur le retour au port d’un de ses bateaux à temps, signa le contrat sans hésitation.

 

La date échéance du paiement de la dette arriva. Alors qu’(A) se mariait avec une jeune fille de famille aisée, il n’y avait toujours aucun signe d’arrivée du bateau de (B). En conséquence, (C) décida de porter l’affaire au tribunal, et réclama que (B) honore le contrat signé préalablement, sans quoi, (C) pourrait lui trancher un morceau de chair.

Le juge cita les deux parties à comparaître et prit connaissance des tenants et aboutissants du contrat.

Le juge: -« (C), Etes-vous sûr de vouloir couper un morceau de chair du corps de (B) en remboursement de cette dette ? »

(C) : -« Oui, c’est ce qui est stipulé sur le contrat, et c’est ce que je veux. »

(A) et son épouse qui étaient également au tribunal fîrent une proposition :

 (A) : -« Monsieur le juge, je me sens responsable de cette regrettable affaire, et je m’engage à payer le double de la somme d’argent que j’ai emprunté au départ en contrepartie du retard de paiement. »

Le juge: -« (C), acceptez-vous cette offre ? »

(C) : -« Non, je n’accepte pas. J’ai signé un contrat avec (B) et je veux me tenir à ces termes. »

Et le juge prononça la sentence :

Le juge: -« (B) doit donner à (C) un morceau de sa chair en paiement de sa dette. »

 

A cet instant, les personnes ayant assistées au débat dans le tribunal furent scandalisées. Les uns criaient que c’était injuste, inacceptable, les autres accusaient le juge d’un comportement inhumain.

Seul (C) remerciait le juge de sa juste sentence.

 

En quelques minutes, (B) se vit retirer sa chemise, menotté, et conduit dans un coin du tribunal. Il demeurait là, attaché, les jambes écartées, attendant la lambinante approche de (C), la foule tombant dans la confusion et la peur. Dès que (C) brandit son couteau dans sa main droite et se prépara à couper un morceau de chair de (B), le juge s’écria avec puissance : - « Stop ! »

Un étrange silence envahit alors le tribunal, comme si les cœurs eux-mêmes s’étaient arrêtés de battre.

 

D’une voie claire et distincte, le juge prononça ces mots : -« Monsieur (C), je dois vous rappeler que s’il est bien stipulé dans votre contrat que vous pouvez prendre un morceau de chair de (B), il n’est pas mentionné que cet acte doit faire l’objet d’effusion de sang. De fait, si le sang coule, vous serez coupable de trahison devant la justice. »

La main de (C) se baissa doucement, considérant les paroles du juge. Après quelques pas, il dit : -« Monsieur le Juge, après réflexion, j’accepte de recevoir de (A) cette somme d’argent en remboursement et acquittement de la dette de (B). »

Le juge répondit: -«Bien! Mais, en acceptant cette offre, la situation devient un nouveau cas. Laissons d’abord cet acte être officialisé, puis, reconsidérons la nécessité ou non et l’opportunité de la révision des conditions de la récente offre de (A). Cependant, le jugement prononcé dans le premier acte demeure irrévocable. Vous devrez en exécuter la sentence, sans quoi je me verrai obligé de déclarer votre culpabilité devant le tribunal. Par devant le tribunal, il vous reste dix minutes pour que le jugement soit exécuté. »

Après dix minutes d’hésitation, (C) se sentit incapable de couper un morceau de chair de (B) sans effusion de sang. Le juge prononça la sentence suivante :

1.        –« A daté de ce jour, le contrat entre (B) et (C) est annulé, (C) n’étant pas capable d’en exécuter les termes. »

2.        –« (C) est en violation envers la loi et n’a pas respecté l’ordonnance du jugement. De fait, la sentence est la suivante : (C) conservera l’usage de ses biens et possessions actuelles qui demeureront sa propriété jusqu’à sa mort. Il n’aura cependant, ni le droit de les vendre, ni celui de les céder à qui que ce soit. Après sa mort, tous ses biens reviendront de droit à sa fille (elle même qui avait fuit le domicile suite à l’opposition de son père devant ses projets de mariage). »

 

Le marteau du juge tomba et l’affaire fut classée. La foule donna raison au verdict du juge, l’estimant juste et sage. (C) resta seul dans sa furie, les veines de son visage rougies et craquelées de colère, criant « à l’injustice ».

 

Dans cette histoire, il ne s’agit pas de discuter de la tournure des évènements, mais de prendre celle-ci en exemple, comme la situation d’une issue incontournable dont le solde unique demeure «gain ou perte » : quelle que soit la partie vaincue, elle se considèrera toujours comme ayant été traitée avec injustice.

Dans toute compétition, l’importance n’est pas de savoir combien de temps les spécialistes et les professionnels ont passé à préparer, à affiner et à revoir leurs rôles. Car, même si les meilleurs du monde sont invités à prendre en charge l’évènement, à la fin de la compétition, il n’y aura qu’un participant satisfait, parce qu’un vainqueur. Tous les autres participants, éliminés de la compétition, insatisfaits et mécontents, représenteront la majorité. Le leitmotiv dans toute compétition, de par le monde, unanime chez les entraîneurs comme chez les athlètes est : -« L’arbitrage fut déplorable et impartial. »

 

Il est important que le compétiteur soit psychologiquement préparé au fait que l’arbitre n’agit pas en la faveur de quelqu’un en particulier. Quelle que soit la décision, il faut apprendre à l’accepter et vivre avec.

Un autre point troublant : Autrefois, une partie de la compétition individuelle et de groupe, était réservée aux débutants. Ceux-ci avaient été spécifiquement entraînés pour des techniques et mouvements choisis en Tuishou et sur la forme du Taijiquan. Une méthode pour approfondir et maintenir leur intérêt dans la pratique. Maintenant que l’accent n’est plus sur la compétition, Maître Wang n’encourageant plus à participer à ce type d’évènement, comment conserver chez les pratiquants l’enthousiasme d’entraînements assidûs et rigoureux assurant une progression vers une technique interne et externe de haut niveau passant par l’accomplissement dans l’art de la maîtrise du doux et du dur ?

 

La même question sera interprétée et jugée différemment selon la génération considérée, chacune avec ses propres antécédents et selon ses besoins.

À l’époque de nos ancêtres, l’utilité première des arts martiaux résidait en la chasse (se nourrir) et le combat (protection contre les bandits ou agresseurs divers menaçant terre ou vie).

 

Chaque Dynastie comprenait deux services distincts, civils et militaires, aux rangs et grades propres à chacun. Les armées d’hommes stationnées et entraînées pour conquérir de nouvelles terres et protéger leurs frontières s’engageaient pour de longues guerres loin de chez eux.

 Aujourd’hui, nous vivons dans une époque plus civilisée, sous l’égide de lois. La loi et les tribunaux ont maintenant l’obligation de protéger chaque individu dans son intégrité et pour sa sécurité. Pratiquer les arts martiaux pour se défendre n’aurait plus de sens. Utiliser les arts martiaux pour attaquer ou faire du mal aux autres est beaucoup moins efficace que les armes à feu, et bien moindre que les armes de destruction massives qui peuvent atteindre l’ennemi dans un périmètre de 100 kilomètres. Cultures et civilisations ont changé, il n’est désormais plus nécessaire ni utile de pratiquer les arts martiaux en vue de se protéger.

En d’autres termes, le temps où les arts martiaux étaient utilisés pour régler les désaccords entre les hommes et les nations appartient au passé. La pratique des arts martiaux a maintenant pour but le développement d’une culture personnelle, et représente une nourriture spirituelle autant que physique. Ces deux approches nous permettent de forger notre “détermination spirituelle” et de renforcer notre “flux énergétique”.

 

 

 

Quand nos professeurs étaient encore débutants, ils furent témoins de nombreuses histoires tragiques engageant de jeunes et talentueux pratiquants à participer à des matchs et à des compétitions, pour conserver et défendre leur titre ou leur réputation. Leurs jours étaient baignés du sang des combats et des incessantes rivalités.

Malheureusement, beaucoup de ces jeunes talents et combattants d’élite payèrent de leur vie pour tenter de conserver leur statut de champion, en ayant tout sacrifié, sans convenable traitements et soins de leurs blessures. Cette de vie était vraiment insignifiante : les combattants n’avaient pas de meilleur destin que des coqs de combat. Inaptes à se battre, personne ne prêterait plus attention à eux. Gloire futile, ces derniers étaient remplacés rapidement par de nouveaux talents, de nouveaux champions qui souffriraient rapidement des mêmes destins. Il y avait toujours du “sang neuf” substitué aux perdants abandonnés et oubliés de leur public. C’est la raison pour laquelle Maître Wang ne participa plus aux compétitions, ne répondit plus à aucun challenge ou invitation de combat individuel. Sa compréhension de la valeur de la vie humaine avait atteint de nouvelles dimensions.

 

Quand Maître Wang arriva à Taiwan et commença à enseigner le Taijiquan, la plupart des personnes de l’île ne connaissait presque rien de cet art martial. Pour aviver l’enthousiasme et l’intérêt des étudiants, et aussi pour promouvoir le Taijiquan et les arts martiaux, Maître Wang patronna l’organisation de compétitions individuelles et par équipes. Mais, dès que ce sport atteint une stabilité affirmée, une reconnaissance officielle, et un nombre suffisant et croissant d’adeptes étudiants et pratiquants de Taijiquan sur l’île, Maître Wang cessa d’encourager ses élèves à participer à ces combats, en les conseillant vivement de rester à l’écart de toute forme de compétition.

Il avait ses raisons pour agir de la sorte.

 

Quand une équipe de Taijiquan décide d’entrer en compétition, il devient nécessaire pour tous les membres de suivre un entraînement intensif et de passer par une sélection rigoureuse visant les aptitudes et capacités physiques de chaque compétiteur. Les moins performants et les plus âgés ressentiront une vive pression, et pour tenter de ne pas affecter les performances du groupe, et par esprit d’équipe, dépasseront probablement leurs limites. Cela bien souvent ayant pour conséquences des blessures physiques.

Maitre Wang a toujours désapprouvé ces actes comme inappropriés et inutiles. Son discours étant le suivant : « si tu pratiques le Taijiquan juste pour te blesser, il est préférable de ne plus pratiquer. »

Même s’ils ne s’étaient pas blessés, les membres les plus faibles de l’équipe se sentiraient souvent responsables des défaites, se culpabilisant d’avoir entraîné les autres membres vers un échec. Certains d’entre eux iraient jusqu’à se désengager de l’équipe ou même abandonner la pratique du Taijiquan.

Au cours des compétitions, il ne faut pas seulement contrôler ses sentiments vis à vis des décisions injustifiées ou non des arbitres, ou se retenir de rejeter systématiquement la faute sur la qualité de l’arbitrage ; mais aussi de prendre en compte l’importance de la relation entre individus, équipes par rapport aux personnes adverses. Il y a de fréquentes tensions et rivalités, certaines animosités pouvant engendrer la violence. Ceux du Nord diront de ceux du Sud qu’ils sont féroces et brutaux ; alors que ceux du Sud pourraient percevoir ceux du Nord hautains et arrogants.

Cela va à l’encontre de l’idée de se faire de nouveaux amis au travers de la pratique du Taijiquan, juste à cause de quelques différences d’us et coutumes régionaux.

Cependant, tout n’est pas véritablement « rose » pour le gagnant d’une compétition. Après son couronnement dans une discipline, le vainqueur va voir grandir son engouement pour la compétition. Les gagnants se mettent généralement à croire que leur victoire signifie qu’ils deviennent les maîtres dans leur style ou dans leur discipline, et souvent, ils vont vers d’autres formes de Taijiquan ou d’autres arts martiaux, dépensant leur temps et leurs énergies à se préparer pour de nouveaux matchs et compétitions. Ils vont espérer devenir les champions et maîtres de toutes ces autres écoles et de toutes ces disciplines, et de gagner chaque fois un nouveau prix. L’étude du Taijiquan devient alors comme la quête du collectionneur, toujours à la recherche de nouveaux styles, mais en réalité, négligeant la réelle pratique et l’approfondissement des techniques et connaissances de base.

Ces compétiteurs s’écartent des raisons principales qui motivent la pratique du Taijiquan en nos temps modernes : l’apport d’une culture personnelle, d’une nourriture spirituelle et physique au bénéfice d’une vie longue et saine.

 

Lorsque dans les années 1940, l’école du Yangjia Michuan Taijiquan travaillait à la promotion de son art, les compétitions furent sans doute l’outil utile et nécessaire. Soixante ans après, fort de son expérience et de sa sagesse, Maître Wang peut voir avec clairvoyance les acquis apportés par les efforts du passé, autant que la voie à suivre pour l’avenir. Ce n’est pas que la compétition soit mauvaise en soi, ce n’est pas non plus que le Taijiquan perde tout intérêt sans compétition. L’intention de Maître Wang est d’attirer l’attention sur certains points qu’il considère importants ; et il utilise sa position pour faire comprendre aux pratiquants que les choix sont nombreux dans la pratique du Taijiquan.

 

La dernière question que je me pose est la suivante : pour celui qui ne participe pas aux compétitions, où se trouve précisément l’intérêt de pratiquer la poussée des mains et d’autres mouvements plus agressifs ?

Une réponse possible est de faire disparaître toute pensée agressive d’attaque durant la pratique de poussée des mains, et de plutôt se concentrer sur l’obtention de la sensation d’un  « échange énergétique » avec son partenaire.

Se nourrissant mutuellement de la force et de l’énergie de chacun, à l’écoute de l’intention (Yi) de l’autre, au ressenti des énergies transformées et retournées (Jin), pour un bénéfice mutuel traduit par l’ouverture des flux énergétiques (méridiens), c’est cela la voie. Cette voie qui mène à un développement personnel et spirituel par le travail interne (Neigong).

 

Ceci est un lien vers le site web de Maître Wang. N’hésitez pas à contribuer aux rédactions et articles du Maître pour une publication sur le Net. Yen-nien Daoguan Website : (http://www.ymti.org)

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